histoire de la guadeloupe 1635 - 1848  
Accueil
RESTAURANT
ARTISANAT
Nos produits
A voir aux allentours
Balades en mer-permis bateau
Hébergement sympa pas cher
HIstoire des Kalinagos
MODE DE VIE CARAIBE
histoire de la guadeloupe 1635 - 1848
Les Caraïbes Noirs
RESERVE INDIENNE
légendes
Photos Caraïbes
Contact
La Guada Autrement

© 2008
 
Guy LASSERRE :
LE PARTAGE DE LA TERRE DE GUADELOUPE
ET SA MISE EN VALEUR DE 1635 A 1848



Les historiens, que j'ai consultés jusqu'ici, ne m'ont pas apporté une vision suffisamment précise de ce qu'a été l'implantation des colons en Guadeloupe. Il fallait que je fasse appel à un géographe pour être pleinement satisfait. Guy LASSERRE, agrégé de l'Université, Docteur ès Lettres, Maître de conférence de Géographie Tropicale à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Bordeaux, a écrit une remarquable étude, en trois gros volumes (1978), dont j'ai tiré les lignes qui suivent.
Je pense que, comme moi, vous serez intéressé et parfois surpris par son exposé.

Le 28 juin 1635, Liénart de l'Olive et Duplessis débarquaient à la Pointe Allègre, au Nord de la Guadeloupe, avec le premier contingent de missionnaires, de colons et d'engagés. A cette date, l'île n'avait pas encore été, selon l'expression de l'époque, habituée. Les Espagnols, qui fréquentaient les aiguades ne s'étaient guère aventurés à l'intérieur du pays. La tradition, dont le Père Raymond Breton se fait le rapporteur, assure cependant que quelques missionnaires ayant mis pied à terre dans l'île " furent percés de flèches par les sauvages ".
En 1635, Kaloukéra devenait la Guadeloupe, nom que Christophe Colomb lui avait donné en 1493. C'était bien plus qu'un simple changement de nom. Devenue terre de colonisation, l'île entra dans une nouvelle phase de son histoire : les transferts de population et l'introduction d'une économie de plantations lui donnèrent un nouveau visage. Nous avons analysé les mutations ethniques qui s'opérèrent aux dépens des Amérindiens. Le partage du sol, qui accompagna l'installation des Français, la mise en place de nouvelles cultures et de nouveaux systèmes d'exploitation du sol doivent maintenant nous retenir.


I. - L'OCCUPATION DU SOL DE 1635 AU MILIEU DU XVIIe SIECLE

Lorsque les pionniers eurent débarqué sur le territoire de l'actuelle commune de Sainte-Rose, leur premier soin fut de chercher un lieu commode pour "habiter" et de mettre quelques champs en culture : les vivres déchargés des navires ne permettaient pas de tenir plus de deux mois, une partie de la cargaison étant avariée. La situation devint vite tragique, si l'on en croit le Père Du Tertre :
"Deux mois après leur descente à la Guadeloupe, ils se trouvèrent au milieu des bois, sans patates ni manyoc pour planter, sans poix et sans febves pour semer. Ces misères les obligèrent d'aller à l'Isle S. Christophe, pour en rapporter du bois de patates et de marïoc pour planter, et de la cassave, et d'autres vivres pour soulager leurs gens ".

Par bonheur, les Caraïbes avaient accueilli les Français " avec bonté ". Ils acceptèrent de les ravitailler, et ils initièrent les nouveaux venus à leur genre de vie et à leur façon de se nourrir. Colons et " engagés " se mirent à l'école de l'agriculture caraïbe. D'où l'intérêt qui s'attache à la connaissance de cette civilisation rurale qui a transmis un riche héritage à l'agriculture guadeloupéenne.


1. - La civilisation agricole des Caraïbes.
Les Pères Breton et Du Tertre ont vécu ces difficiles années d'adaptation des colons à un pays dont ils ignoraient tout : sol, climat, plantes cultivées, modes de culture. Ils nous décrivent comment les Français, aidés par les Caraïbes, triomphèrent peu à peu de l'adversité et "s'habituèrent" en Guadeloupe. L'apport des Caraïbes est double : ils révélèrent aux Européens quels étaient les fruits comestibles et les plantes nourricières du pays; ils enseignèrent aux colons les techniques culturales adaptées au milieu.
La cueillette de fruits, de baies, de feuilles et de tiges comestibles pouvait offrir un précieux appoint : grappes du raisinier bord-de-mer (Coccoloba uvifera) ; fruits des merisiers et " cerisiers " à baies sucrées (Eugenia et Myrcia) ; pulpe orangée de 1'" abricot-pays" {Mammea ame-ricana), icaques blancs et noirs {Chrysolobanus icaco et C. pellocarpus) ; prunes du mombin (Spondias mombin) ; pomme-cajou (Anacardium occidentale); goyave {Psidium guajava); cœur savoureux du choux-palmiste (Areca regia), etc..
Les "Callinago" - ainsi que le Père Breton les appelait -, firent connaître aux nouveaux venus la valeur des racines vivrières qu'ils appelaient oulé: le manioc (Manihot utilissima), la patate douce (Ipomœa batatas), l'igname couche-couche (Dioscorea trifida), les choux-caraïbes {Xanthosoma). A ces "racines" s'ajoutaient divers pois doux du genre Inga. Dans leurs jardins, ils cultivaient l'arachide ou "pistache" (Arachis hypogea), le papayer aux fruits rafraîchissants (Carica papaya), des petits piments (Capsicum frutescens), des concombres, melons et citrouilles, le ricin (Ricinus communis). Ils connaissaient le cacao (Theobroma cacao), ce que rapporte le Père Du Tertre :
" J'ay esté fort longtemps dans les lsles sans avoir jamais vcu un seul arbre de cacau; mais enfin les Sauvages ayant découvert à M. du Parquet ce trésor qui estoit caché dans la Capsterre de son Isle, plusieurs personnes en ont planté... Ce sont ces grains que l'on nomme cacau ou cacou ".
Ils cultivaient les bananiers, et désignaient la banane sous le nom de balaranna ; la canne à sucre, qu'ils aimaient mâchonner, et dont il est fait souvent mention dans le dictionnaire du Père Breton, sous le nom de caniche; l'ananas, que le Père Du Tertre appelle "le roy des fruits", et dont il vante la finesse de la chair :
" Elle est si savoureuse que je ne le saurais mieux exprimer, sinon en disant qu'elle a le goust de la pesche, de la pomme, du coing et du muscadet tout ensemble ".
Ajoutons encore qu'ils savaient utiliser les fibres du cotonnier :
" Les Sauvages prennent un grand soin de le cultiver, comme une chose qui leur est fort utile pour faire leurs lits " 11, et celles " du Iuca, des Pites et des karatas " :
" Les Sauvages en font les cordes de leurs arcs, les rubans de leurs licts et leurs lignes à pescher ".
Ils savaient extraire la teinture du roucou (Bixa orellana), avec laquelle, d'après le Père Breton, " ils se rougissent tout le corps ". Ils connaissaient aussi le petun, ou tabac, et l'utilisaient, selon le même chroniqueur, de la manière suivante :
" Ils n'usent guère de pétun en fumée, mais ils le font sécher au feu, puis le mettent en poudre et en mêlent un peu avec de l'eau de mer, et le mettent entre la lèvre et la gencive, et cela est bien fort ".

Enfin, ils utilisaient les calebasses comme cruches et vaisselle : "Les Sauvages peignent leurs couis et les font fort gentils ". Si l'on ajoute qu'ils connaissaient admirablement les simples, qu'ils utilisaient pour leurs besoins le bois de certains arbres dont les Pères Breton et Du Tertre donnent la liste - et notamment le gommier (Dacryodes excelsa) pour leurs pirogues -, qu'ils savaient tresser les fibres végétales pour faire leurs cordes, leurs filets, leurs paniers et leurs corbeilles, on s'aperçoit que ces " Sauvages" n'étaient pas de simples guerriers.

Aux plantes autochtones s'étaient ajoutées des plantes importées. Dans le stock précolombien, il faut déjà mettre à part les plantes originaires du continent sud-américain et introduites dans les îles par les Arawaks et les Caraïbes. Parmi ces plantes, M. Henri Stéhlé place l'ananas, introduit du Brésil au XVIIe siècle par les Caraïbes ; le papayer, le cacaoyer, le manioc, les choux-caraïbes et diverses ignames. En outre, les navigateurs européens, surtout espagnols, qui firent escale en Guadeloupe, de 1493 à 1635, introduisirent diverses plantes qui devinrent subspontanées. Le Père Breton note, au début du chapitre "Des arbres" :
"Il y a des orangers, citronniers, grenadiers, qui viennent fort bien, mais ils ont été transportés d'ailleurs ".

Le goyavier {Psidium guajava), parfois considéré à tort comme natif de l'archipel caraïbe, a été introduit par les premiers navigateurs espagnols. Le gingembre (Zingiber officinale), natif des Indes orientales, fut importé aux Isles vers la même époque que le goyavier. Le tabac (Nicotiana tabacum), originaire d'Amérique tropicale, fut lui-même introduit en Guadeloupe où il fut naturalisé. Certains auteurs attribuent aux Espagnols la diffusion des semences de tabac dans l'île. Il est bien difficile de l'affirmer: le iouli était bien connu des Caraïbes, et il est possible que son introduction ait été faite par les " Callinago " eux-mêmes. Enfin, la canne à sucre a été introduite par les Européens aux Antilles. Le Père Labat avait soutenu à tort que les cannes étaient " naturelles aux îles ". Elles étaient fort belles en Guadeloupe en 1635, " grosses et succulentes ", dit le Père Breton ; elles servaient de " rafraîchissement " aux " Callinago " et aux navigateurs de passage. Originaire de l'Inde, mais déjà cultivée aux îles Canaries, la canne à sucre fut introduite dès la fin du XVe siècle, aux Antilles, par Christophe Colomb, à partir de l'île Goméra. C'est également à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle, que les Espagnols importèrent aux Antilles le bananier, en provenance de la Grande-Canarie. Comme la canne, le bananier était cultivé par les Caraïbes. Le Père Raymond Breton donne une pittoresque définition de cette plante :
" Le bananier est un arbre parce qu'il est grand comme un arbre, mais en effet, ce n'est que de l'herbe ".

Enfin, dès les débuts de l'installation des Français dans l'île, de nouvelles introductions furent faites : diverses variétés d'ignames, du genre Dioscorea - ignames "portugaises", "jaunes" et "blanches" -, importées d'Asie ou d'Afrique tropicale ; et aussi le cocotier {Cocos nuci-ferà) sans lequel on ne conçoit plus les paysages guadeloupéens. Si nous en croyons le Père Du Tertre, il fut introduit entre 1647 et 1656 :
"Le palmiste (cocotier) qui porte ce beau fruict n'estoit pas encore connu de nos Antilles françaises à la première impression de mon livre, de là vient que je n'en ay point parlé. Il y est maintenant fort commun ".

Tels sont les végétaux utiles que les colons et engagés français eurent à leur disposition dès les premières années de leur installation. Les Caraïbes apprirent aussi aux Français à travailler la terre. Ils les initièrent à la culture sur brûlis qu'ils pratiquaient eux-mêmes aux dépens de la forêt. Grâce au dictionnaire caraïbe-français du Père Breton, il est possible de connaître avec précision les techniques de travail agricole des "Callinago". Leur culture était itinérante, et pour créer un jardin, Yichali, ils utilisaient la hache de pierre et le feu. Après avoir épuisé l'humus et la cendre, ils laissaient la forêt prendre à nouveau possession du sol et allaient plus loin, selon un procédé dont MM. Kuhnholtz-Lordat ont montré l'importance et l'extension géographiques. Le terme kàbogneti signifie, d'après le Père Breton, que le sauvage avait débroussaillé et mis un terrain en culture, "qu'il était habitué là ". Le mot d'habituée garde aujourd'hui, en Guadeloupe, le même sens : clairière ouverte par brûlis, que l'on travaille quelques années pour récolter des racines et des fruits, avant de l'abandonner à la jachère forestière. L'ichali, où subsistaient les souches calcinées des arbres abattus et incendiés se présentait comme 1'"habituée" d'aujourd'hui : fouillis de cultures vivrières et arbustives, où le manioc, l'igname et la patate tenaient la première place. Les hommes, comme cela se pratique encore de nos jours, défrichaient et nettoyaient la terre; les femmes seules cultivaient le jardin, l'entretenaient et ramassaient la récolte.

" Le déjeuner fait, elles s'en vont au travail, les unes à leurs jardins planter du manioc ou des patates avec un bâton pointu, car elles ne se servent pas de houe; les autres vont sarcler. Les hommes ne se mêlent point de cela ".
L'héritage caraïbe est donc beaucoup plus important, dans la vie rurale, que dans le peuplement. Pour subsister, les premiers colons durent vivre à la façon des insulaires. Peu à peu, de nouvelles techniques de travail et de nouvelles plantes alimentaires furent adoptées. Elles n'effacèrent pas pour autant les traditions caraïbes, toujours vivantes en Guadeloupe.
Il est vrai que cet héritage appartient au fonds commun des techniques élémentaires d'agriculture par le feu du monde tropical. Lorsque les esclaves africains furent transplantés en Guadeloupe, ils pratiquèrent le "lougan", très semblable à 1' "ichali". L'" habituée" guadeloupéenne, comme le "degras" ou le "boucan" martiniquais, relèvent de l'agriculture itinérante sur brûlis, caractéristique des pays tropicaux. Nous la rattachons à l'héritage caraïbe, uniquement à cause de l'antériorité des "Callinago" dans l'île.

Les Caraïbes apprirent aussi, aux colons français, à pêcher ou à harponner les poissons et animaux marins qui fréquentaient les eaux de la Guadeloupe, à chasser les oiseaux et les bêtes des Grands-Bois, grâce aux pistes qu'ils connaissaient. Ils leur montrèrent comment harponner le lamentin, comment varer les tortues de mer (tortues franches, kahouan-nes et carets), comment tourner ces tortues sur le dos lorsqu'elles venaient pondre leurs œufs sur le sable des plages. Il suffit de relire Breton et Du Tertre pour prendre conscience du rôle important joué par ces " viandes ", par les crabes, par les œufs de tortue et d'oiseaux dans l'alimentation des premiers colonisateurs. L'abus de ces mets, joint à la pénurie de racines vivrières, entraîna de graves dysenteries.

La collaboration entre colons et Caraïbes fut de courte durée. Dès 1636, L'Olive voyant que tous se mourraient, crut que le quartier n'était pas sain et prit résolution d'en habiter un autre ".
La tentation était forte de déloger les Caraïbes et de s'emparer de leurs "ichalis" pour avoir leurs vivres ; d'autant plus, rapporte le Père Breton que, sur ces entrefaites, "deux de nos gens revinrent des sauvages gros et gras". Pour mettre fin à la disette, L'Olive déclencha la guerre contre les Caraïbes, s'empara de leurs jardins du Fort (l'actuel Vieux-Fort), puis s'installa avec la petite colonie française à l'emplacement d'un village caraïbe, au Carbet, sur la Capesterre de l'île (fig. 76). Lorsque par suite du manque de nourriture, autorisation fut accordée à chacun de se pourvoir de vivres où bon lui semblerait, "tous vécurent aisément car ils visitaient les vieux jardins des Sauvages et on y trouvait du manioc, des patates, des bananes, et pas un ne mourut ".
Encore aujourd'hui, dans le vocabulaire guadeloupéen, subsistent de nombreuses expressions caraïbes, héritées des premières années de la colonisation. Le pêcheur parlant du balaou sait-il que ce mot signifiait poisson en caraïbe? Lorsque le cultivateur de Sainte-Rose ou de Goyave appelle matari la terre rouge à manioc, il ne pense pas que le mot de màtabi désignait, en caraïbe, la presse à manioc. Canari, mot qui désigne une marmite en terre, vient du caraïbe canàlli. La langue créole véhicule ainsi de nombreux mots d'origine caraïbe, dont les philologues n'ont pas manqué de dresser la liste.


2. - L'occupation du sol par les premiers colons.
De 1635 à 1674, la Guadeloupe fut régie par trois Compagnies successives : la Compagnie de Saint-Christophe, la Compagnie des Isles d'Amérique, la Compagnie des Indes occidentales. L'édit de décembre 1674 fit rentrer les îles dans le domaine de la Couronne et les plaça sous l'autorité directe du roi.
Au cours de cette première période d'une quarantaine d'années, les "seigneurs-propriétaires", puis les "seigneurs de la Compagnie" reçurent la pleine propriété des îles, selon les vieux principes féodaux déjà tombés en désuétude en France. Les seigneurs devaient foi et hommage lige au roi, qui les traitait autant en suzerain qu'en souverain ". Selon les termes du contrat de la Compagnie des Isles d'Amérique, les seigneurs obtinrent la propriété des îles "en toute justice et seigneurie". Ils eurent la liberté de distribuer les terres "selon les conditions qu'ils jugeront les plus à propos". Les seigneurs eurent à leur tour leurs vassaux, et des tenures nobles s'intercalèrent entre les tenures roturières.
Cette implantation tardive du régime féodal ne laissa pour trace que quelques fiefs nobles, comtés et marquisats, dont les noms survivent encore dans la toponymie de l'île : marquisat de Sainte-Marie, marquisat d'Houëlbourg, comté de Lohéac. En fait, appropriations et concessions engendrèrent la propriété privée au profit des exploitants de la terre. Les droits de lods et ventes avaient déjà disparu au temps du Père Du Tertre. La condition des terres ne se ressentit pas des charges et redevances féodales.

Au début, le partage des terres se fit sans règles précises : on ouvrait un "jardin" sur les terres jugées bonnes et d'accès facile. Longtemps le péril caraïbe incita les colons à rester groupés. Satineau oppose avec raison le principe français de la gratuité des " concessions" et le système anglais de la vente des terres. Les "engagés" devaient travailler trois ans pour le compte des seigneurs-propriétaires ou des colons libres. Ceux-ci étaient, soit d'anciens "trente-six mois" parvenus au terme de leur période de servitude, soit des colons ayant eux-mêmes payé leur traversée et ayant obtenu une "concession" dès leur arrivée.
La petite propriété l'emporta pendant les dix ou quinze premières années de la colonisation. Cela tint à la fois à la volonté royale et aux difficultés de l'établissement dans l'île. Les seigneurs de la Compagnie devaient peupler l'île de paysans de souche européenne, afin de former des milices capables d'assurer la sécurité militaire de la colonie naissante. C'est pourquoi L'Olive avait reçu mission de "distribuer les terres raisonnablement". Le milieu géographique et les possibilités de travail des premiers colons limitaient aussi les superficies des propriétés ; les difficultés du déboisement, les épidémies et les endémies tropicales affaiblissant les "engagés", la rareté de la main-d'œuvre, le manque de capitaux, la nécessité de rester groupés pour des raisons de sécurité, opposaient de sérieux obstacles au développement des grands domaines.
La plupart des concessions primitives furent donc de faible superficie. A Saint-Christophe, la coutume s'était établie d'accorder des concessions de 200 pas de largeur sur 1 000 pas de longueur, dimensions qui furent aussi celles des premières propriétés de Guadeloupe et de Martinique. Elles furent ensuite ramenées à des dimensions plus restreintes : 200 pas de largeur sur 500 pas de hauteur, ou bien 100 pas de largeur sur 1 000 pas de hauteur". D'une vingtaine d'hectares au début, la petite propriété fut réduite à une dizaine d'hectares. Des propriétés plus petites existaient aussi, et provenaient généralement du partage de terres défrichées entre anciens "matelots" ou associés.
Par contre, quelques vastes concessions avaient déjà été octroyées.

Un exemple nous est donné dans la "relation" du Père Breton, celle de la concession accordée le 26 janvier 1637 aux Pères dominicains :
" Ledit lieu et place étant située à la droite bande d'Ouest, joignant d'un côté à une grande rivière appelée la rivière de la Pointe des Galions, d'autre à une autre petite rivière appelée la petite rivière, d'un bout à la mer, et d'autre bout aux montagnes, lesquelles rivières serviront de limites de deux côtés, ainsi qu'il a été fait et borné icelles par le dit Sieur de L'Olive en présence de Henry Thireuil et Jacques Volery, commis et secrétaire de Nosseigneurs de la Compagnie des Iles de l'Amérique, le dit jour et an que dessus ".

En 1640, les Jacobins obtinrent une autre concession, à Capesterre, sur les bords de la Grande Rivière.
Les demandes de concessions étaient adressées au gouverneur de la colonie, mais seul le commis de la Compagnie des Iles d'Amérique ou de la Compagnie des Indes occidentales avait mission de les délivrer : M. de Voléry en Guadeloupe, le sieur Morin en Martinique. Lorsque l'île fut propriété de Houël et de Boisseret (1649-1664), ces seigneurs distribuèrent eux-mêmes les terres.

Les premières concessions commençaient souvent au bord de mer; c'est ainsi que la concession attribuée en 1637 aux Dominicains touchait "d'un bout à la mer". Sous Colbert, fut mise en réserve la zone dite des "cinquante pas géométriques" en bordure du littoral : une bande de 81,20 mètres de largeur était réservée au domaine, entre "le dernier flot" et les premières concessions. La meilleure justification de la zone des cinquante pas se trouve dans la lettre du 8 février 1674, adressée par M. de Baas, gouverneur général des Isles d'Amérique, à Colbert. Cette zone répond d'abord à des nécessités stratégiques : rendre difficile les débarquements ennemis en laissant subsister des "bois-debout", en plantant des "raquettes" ("chevaux-de-frise" naturels), en y élevant des batteries et des fortifications ; cette zone s'impose aussi pour des raisons économiques: il faut sauvegarder les terrains qui permettront d'établir ultérieurement une route continue le long de la mer, et il est souhaitable de maintenir une réserve de bois où les capitaines de navires pourront se ravitailler gratuitement ; il est enfin des raisons sociales en faveur de la zone des cinquante pas : dans cet espace vacant, les petits Blancs et les hommes libres, " pêcheurs, maçons, charpentiers et autres artisans " pourront obtenir l'usufruit de terrains pour construire leurs cases, autorisation que les propriétaires de concessions risqueraient de leur refuser.
Au-delà des "cinquante pas du Roi" commençaient les concessions du "premier étage"; celles venant au-dessus étaient dites du " second étage". Dans certains endroits privilégiés, il était possible d'établir jusqu'à quatre étages (fig. 79). En général, les zones montagneuses formaient le troisième et dernier étage. Les forêts du noyau central volcanique de la Guadeloupe n'ont pas été effectivement occupées par les bénéficiaires des vastes concessions" allant de la mer à la montagne": elles purent être classées ultérieurement comme forêts domaniales.

Pendant les dix premières années de la colonisation, l'occupation du sol fut strictement périphérique. Sauf dans certaines vallées de la côte sous le vent, elle n'allait guère au-delà du deuxième étage. C'est ce qui ressort de la Description de l'Isle de la Guadeloupe faite par le Père Du Tertre en 1645. Les terriers de 1671, restitués pour la Martinique par E. REVERT, révèlent le même fait.

D'anciens engagés, parvenus au terme de leur contrat, et habilités à obtenir "gratuitement une place de bois", se firent défricheurs. Du Tertre décrit en ces termes leur activité :
"J'ay veu de bons garçons aux Isles, qui ne faisoient autre chose que de faire de belles habitations, qu'ils vendoient toutes plantées de vivres et de tabac à assez bon marché aux nouveaux venus: ce qui leur estoit une grande commodité ".
Ce commerce des terres fut volontiers toléré par les gouverneurs, car il hâtait la mise en valeur de l'île.
Par contre, ils durent sévir contre les bénéficiaires de concessions qui ne mettaient pas en culture leur propriété et la laissaient en "bois-debout". Il fallut soumettre les concessionnaires à l'obligation du défrichement et de la mise en culture, faute de quoi la terre retournerait au propriétaire éminent, c'est-à-dire les seigneurs particuliers, les seigneurs de la Compagnie, puis le roi, après 1674. La règle s'établit que le tiers de la concession devait être défriché en trois ans. Cette clause ne fut pas, à beaucoup près, respectée. Au XVme siècle, les gouverneurs et les intendants se plaignaient encore des "concessions non habituées".


3. - La production agricole au début de la colonisation.

Dans le cadre de cette petite propriété grignotée aux dépens de la forêt par les premiers colons, la vie agricole s'organisa. La main-d'œuvre était fournie par les "engagés", mais aussi par les Noirs déjà installés dans l'île avant la fabrication du sucre. Les engagés libérés, sans capitaux, eurent recours à l'association, ou matelotage. Du Tertre glisse, au passage que "toutes les meilleures familles qui sont aujourd'hui dans l'île ont commencé comme cela". Les associés mettaient en commun leurs efforts, leurs capitaux, leurs outils, vivaient ensemble, défrichaient et cultivaient la terre, partageaient les revenus. Lorsque l'association se rompait par le mariage de l'un des "matelots" - ce qui n'était pas d'ailleurs une règle générale, la coexistence pouvant se continuer, des arbitres estimaient la propriété, et celui qui abandonnait l'habitation était dédommagé de sa part. En 1667, le gouverneur Du Lion notait que le "matelotage" existait toujours à la Guadeloupe, mais il ne tarda pas à disparaître devant l'afflux de main-d'œuvre servile.

Les premiers cultivateurs étaient tous des " vivriers ". Il était indispensable de se nourrir sur l'habituée. L'agriculture vivrière est l'héritière directe de celle pratiquée par les Caraïbes. La hache de fer remplaça simplement la hache de pierre, et la houe, le bâton à fouir. Le manioc, la patate et les ignames constituèrent la base de la nourriture. Les colons avaient appris des Caraïbes à "grager" le manioc, à préparer la "cas-save", à boire le "ouycou". Du Tertre consacre un véritable traité au manioc et à la façon de préparer cette plante providentielle, "bled de ce pays". Il fait le même éloge de la patate, "la meilleure nourriture du pays". Il est beaucoup plus réticent sur les racines d'ignames, "lesquelles servent de nourriture aux Nègres". Enfin l'arachide, appelée pistache, servait de dessert et fournissait une huile estimée "comme l'huile d'amande douce".
Mais à la différence des Caraïbes, les premiers colons, à côté de leurs jardins vivriers, cultivaient aussi des plantes susceptibles d'être vendues : le gingembre, le coton, l'indigotier et surtout le tabac.
"Quelques temps après que nous avons esté dans les Isles, l'on a commencé à cultiver du gingembre, dont les pattes ou racines sont si connues en France, qu'elles n'ont point besoin de description. Cette marchandise a eu quelque cours jusques à la guerre des Holandois avec les Suédois, qui ayant interrompu le commerce de la mer Baltique, elle vint à si vil prix que les habitans n'y trouvant plus leur compte, désistèrent entièrement d'en faire; et lorsque j'y passay en l'année 1656, il y en avoit des piles aussi hautes que des cazes que l'on auroit volontiers donné à deux liards la livre ".
La culture du coton ne réussit guère mieux. Au début, les "habitants" remplirent leurs champs de cotonniers, "mais la pluspart des Marchands ne s'en voulant point charger, à cause qu'il tient trop de place, qu'il pèse peu, et est dangereux pour le feu, ils ont esté contrains de l'arracher et n'en laisser que le long des lisières des habitations ".

La culture industrielle de l'indigotier n'est pas signalée par le Père Breton; elle l'est, par contre, dans la seconde édition, de l'ouvrage du Père Du Tertre, laquelle décrit la Guadeloupe en 1656. Cette culture fut pratiquée par les colons, qui extrayaient le principe colorant dans une "indigoterie". Cette activité fut peu rémunératrice et n'eut quelque importance, à la fin du XVI° siècle et au début du XVIII° siècle, que dans les dépendances de la Guadeloupe.
La grande affaire, jusqu'au milieu du XV° siècle, fut la récolte des feuilles de tabac. Le Père Breton écrivait dans sa "relation" : " C'est ici le pays du pétun ou tabac, et c'est notre plus grand trafic ".
L'importance accordée à cette culture apparaît dans le contrat signé le 14 février 1635 entre L'Olive et Duplessis, d'une part, la Compagnie des Isles d'Amérique, d'autre part. La Compagnie était payée en "livres de petun", et le contrat précisait quelle quantité de tabac pouvait récolter chaque colon. La livre de petun devint la monnaie des Isles, la base du commerce de troc : les esclaves noirs furent achetés 1 500 ou 2 000 livres de tabac aux marchands anglais ou hollandais qui fréquentaient la Guadeloupe.
Les Pères Du Tertre et Labat nous décrivent minutieusement les diverses variétés de tabac, la façon de cultiver cette plante, la préparation des feuilles séchées et leur présentation en "andouilles" ou en "paquets". L'engouement pour cette culture conduisit promptement à la surproduction. Dès le 26 mai 1639, M. de Poincy et le général des Anglais s'accordaient à ne point faire de tabac durant dix-sept mois, "pour remettre cette marchandise dans son premier prix ; la quantité prodigieuse qui s'en faisoit dans les Isles l'avait rendue si méprisable, qu'il y avoit à craindre qu'on la rebutast dans l'Europe, et qu'ainsi tout le trafic cessast et que les navires ne vinssent plus aux Isles ".
M. de L'Olive refusa d'appliquer cet accord, et ce fut l'une des causes de son arrestation à Saint-Christophe par le gouverneur général de Poincy.
L'avilissement des cours, l'usure des terres, la baisse de qualité du tabac guadeloupéen, les droits prohibitifs dont l'Etat frappa le tabac, qui devint monopole d'Etat en 1674, firent promptement disparaître cette première source de richesse des Antilles. Lorsque se fit sentir la concurrence des colonies anglaises de Virginie et de Maryland, le tabac n'était plus la grande culture de la Guadeloupe. La cause essentielle de ce brusque déclin est la rivalité victorieuse de la canne, dès qu'on eut trouvé le secret de blanchir les sucres. Le Père Breton, alors que la canne n'était encore aux Isles qu'un simple roseau sans valeur économique, pressentait l'avenir lorsqu'il écrivait dans sa première "relation", "On aurait bien plus de profit à faire de cette marchandise [le sucre] que du tabac, mais il faut de grands frais pour monter un moulin et des hommes adroits ".